ISC

1° SEQUENCE : PROGRAMMATION


[Transmission entrante] […]


« Chaque voyage commence par un simple pas… »
7° jour du mois du Dragon, Année 0 de l’avènement de l’Ordre Céleste. Heure du singe (18:43:12).
Lieu d’émission : cadran 26 sous cadran 47 ; Secteur 46-17
Guntai : 017


Taux d’analyse du secteur : 46%. 
Analyse de l’air : Bêta dans l’air : 0,8 Bq/m3 ;   Césium 134 et 137 : 12 mBq/m3
Analyse du sol : Césium 134 et 137 : 2500 Bq/m² – Pics à 30000 Bq/m²
Analyse de l’eau : Césium 134 et 137 : 2200 Bq/L
Analyse de la flore : Césium 134 et 137 : 850 Bq/Kg
Analyse de la faune : Césium 134 et 137 : 83 Bq/Kg.
Présence humanoïde : CONFIRMEE.

 
- Attente d’instructions -
 


[…] Fin de transmission

 
Début de transmission […]


« Si vous cherchez la source du fleuve, vous la trouverez dans les gouttes d’eau sur la mousse. »
7° jour du mois du Dragon, Année 0 de l’avènement de l’Ordre Céleste. Heure du singe (18:56:43).
Lieu d’émission : Shinden arata


NOUVELLE ASSIGNATION :
Mission principale : RECUEIL DE DONNEES.
-METTRE EN PLACE DISPOSITIF D’OBSERVATION ET DE SURVEILLANCE.
-SOUMETTRE UN RAPPORT TOUTES LES 8H.
-NE PAS ETABLIR LE CONTACT. 
Mission secondaire : CONSOLIDATION STRATEGIQUE.
-ETABLIR UN PERIMETRE SECURISE.
-ENVOI DES GUNTAIS 013 ET 007 EN RENFORT.


Fin de transmission […]
 
Comme sortant d’une transe muette, le Grey Daimyo releva lentement la tête et tourna ses optiques vers les deux drones qui se tenaient face à lui. Pendant plusieurs secondes rien ne se passa, le trio d’acier n’esquissant pas le moindre geste. Enfin, obéissant à un ordre silencieux, le Green Mamushi et la Black Kunoichi se retournèrent et se mirent en route, laissant leur contrôleur seul.
 
Le Daimyo les regarda s’éloigner un moment puis pris le chemin de la montagne. Les nouveaux protocoles avaient été programmés, la volonté de l’Ordre Céleste serait faite. 



2° SEQUENCE : ANTONOV
 
Allongé sur sa couche, Ivan ne dormait pas. Trempé de sueur, le regard rendu vague par une nuit sans sommeil, il fixait fiévreusement le plafond du taudis. Immobile, errant dans une somnolence flirtant avec le malaise, il attendait. 
 
Cela faisait des heures qu’il patientait ainsi, dégoulinant et songeur. Il était inquiet. La saison sèche commençait à peine et déjà l’astre solaire frappait les monts pelés de ses rayons ardents. Le jour, l’air était presque irrespirable, brûlant, mordant, suffoquant ; n’autorisant le moindre effort physique qu’au prix de vertiges et de nausées. La nuit, la température descendait à peine. En tout cas, pas assez pour vous rafraîchir et encore moins pour vous accorder un quelconque repos. Il était exténué. 
 
Pourtant, dans quelques heures, il faudrait repartir. Braver les chaleurs matinales, couvrir plusieurs kilomètres et revenir au village avant que le soleil ne soit haut dans le ciel. Le même rituel depuis une lune. La même quête routinière et pourtant si vitale : aller puiser de l’eau.
 
Les anciens avaient établi le village au cœur d’une carcasse gigantesque qui gisait au pied de la montagne. Ils avaient construit à l’intérieur du ventre du monstre d’acier, les premières baraques de ce qui constituerait, plus tard, le cœur du hameau. L’installation n’avait pas pris plus de quelques mois et, une fois achevée, ils avaient baptisé leur nouveau foyer d’un terme étrange inscrit en lettres de sang sur l’antique carlingue : Antonov. 
 
Bien que providentiel, cet abri n’était qu’une des raisons qui avait conduit leurs aïeux à s’établir ici. Le véritable motif était en fait dissimulé derrière l’immense tubulure métallique. Là, cachée quelque part dans le flanc de la montagne, se trouvait une source, une source d’eau potable. Un véritable trésor. 
 
Fort de ces conditions privilégiées, le village avait grandit et prospéré. Une génération en avait chassée une autre, puis une autre, et ainsi de suite. La source continuait de couler et, dans son flot, inondait ce petit bout des monts pelés d’une vie devenue si rare. Pourtant, bien que toujours vaillante, elle n’était plus suffisante pour répondre aux besoins des hommes et des bêtes et les habitants durent s’adapter. Ainsi ils cherchèrent de nouveaux points d’eau et, par chance, en trouvèrent deux autres, plus petits mais suffisants.
 
La tradition veut que ce soit des femmes qui aient fait ces découvertes et depuis lors, il leur appartient d’aller y puiser l’eau. Une sorte de mission sacrée qui leur était réservée. Pourtant, tout ceci avait changé depuis une lune environ, depuis le jour où les sœurs Volkova, Lena et Yulia, avaient découvert des traces étranges et inquiétantes, semblables à celles d’un serpent gigantesque.
Et c’est ainsi qu’Ivan s’était vu confié la lourde responsabilité d’escorter les porteuses d’eau.

 
Pour dire toute la vérité, il avait été volontaire. « Un homme épris d’une femme est parfois prêt à bien des sottises pour se rapprocher de celle que son cœur convoite », lui avait lancé un ancien à la veille de son premier départ. A l’époque, paré de sa cuirasse de chitine, armé de sa pique et drapé de sa fierté, il avait haussé les épaules et ignoré la moquerie. Pourtant le vieil homme n’avait que trop raison.
Au bout d’une semaine, Ivan avait abandonné son armure, trop lourde, trop encombrante, trop suffocante. Au bout de deux, il avait renoncé à sa fierté après que les femmes aient dû le reconduire suite à une perte de connaissance. Au bout d’un mois, il ne lui restait que sa lance et le courage que lui procurait la proximité de la belle Yulia. Et ce matin encore, c’est elle qui lui donnait la force de se lever.
 
Les premiers rayons du soleil pointaient à peine derrière les cimes quand le petit groupe se mit en route. Les porteuses d’eau étaient au nombre de trois. La jeune et pétillante Alexa ouvrait la marche, suivie par Lena, l’aînée des sœurs Volkova. Enfin, assurant l’arrière-garde, on pouvait trouver Yulia accompagnée d’Ivan. 
 
Comme tous les matins, les jeunes femmes étaient de bonne humeur, plaisantant, bavardant, se racontant les anecdotes apprises la veille. Ivan quant à lui n’avait pas le cœur à ça et restait désespérément muet, répondant seulement par des grommellements et des hochements de tête. Il supportait mal la chaleur et appréhendait la canicule du retour.
 
Au bout d’une heure, la petite troupe arriva enfin à la première source. Il s’agissait en fait d’une petite cuvette, située sous une avancée rocheuse et remplie jour après jour par un maigre filet d’eau. Fidèle à sa mission, Ivan fut le premier à s’avancer. Tenant fermement sa pique, il s’approcha prudemment, guettant le moindre danger. Balayant le lieu du regard, il remarqua les traces laissées par quelques petits animaux. Rien d’alarmant. Rassuré, il fit signe aux jeunes femmes qui s’avancèrent à leur tour. S’agenouillant avec précaution autour de la source, elles entreprirent de remplir leurs récipients.
 
C’était le moment qu’Ivan redoutait le plus. Celui où ils étaient le plus vulnérables, lorsque ses trois protégées tournaient le dos au danger et que tout reposait sur ses épaules. Sur les épaules d’un homme épuisé et au bord de l’évanouissement… Soudain, Ivan ressentit une pression sur son épaule et sursauta. L’espace d’un instant, son souffle fut coupé et il lui sembla que son cœur s’était arrêté de battre. Il fit volte face. Yulia l’accueillit avec un sourire : « Nous pouvons y aller. »  Il fallait qu’il se ressaisisse. 
 
Le soleil était désormais plus haut dans le ciel et la température avait augmenté. Les conversations s’étaient tues et chacun économisait ses forces. Pas après pas, minute après minute, ils se rapprochaient de leur dernière étape. Insidieusement, le malaise grandit. Ivan ouvrait maintenant la marche, il était stressé. Dans un maigre intervalle, ils rejoindraient l’endroit où les sœurs avaient vu les traces pour la première fois, et où lui-même avait pu les observer. Bien qu’ils n’aient jamais croisé la créature qui en était l’origine, ils redoutaient tous les quatre l’éventualité d’une telle rencontre. Ivan se demandait s’il serait à la hauteur, s’il saurait s’acquitter de sa tâche jusqu’au bout.
 
Arrivés à moins de deux cents mètres, ils firent une halte. Sans un mot, Ivan se sépara du reste du groupe et c’est avec la peur au ventre qu’il entreprit de rejoindre le point d’eau. Ses jambes tremblantes le portèrent jusqu’à un premier amoncellement rocheux contre lequel il s’adossa. Inspirant profondément, il tenta de calmer les soubresauts qui agitaient son corps. En vain. La panique le gagnait. Lentement, il se laissa glisser le long de la pierre et se recroquevilla sur lui-même, comme s’il voulait disparaître. Agissant comme un puissant venin, la terreur paralysa son corps et empoisonna son esprit. A cet instant, il lui fallu toute la force de sa volonté pour ne pas s’enfuir en hurlant. Puissant dans ses ultimes réserves, il trouva la force de repartir.
 
Il n’était plus qu’à quelques mètres quand il osa enfin risquer un coup d’œil par delà le couvert que lui assuraient les rochers. Tous ses sens en alerte, il se tenait prêt. Les secondes s’égrainèrent mais rien ne se passa. Poussant un soupir de soulagement, il rompit le silence et appela ses camarades. Il valait mieux ne pas traîner. 
 
Dès que les jarres furent pleines, le petit groupe repartit. Malgré la chaleur harassante et la charge transportée, le pas était désormais plus rapide et mieux assuré. Les quatre compagnons n’avaient en effet qu’une hâte : regagner l’ombre apaisante et protectrice d’Antonov. 
 
Lena fut la première à briser le silence et tous se détendirent un peu. Ivan s’hasarda même à la plaisanterie. Sans grand succès, mais le cœur y était. Au bout d’une demi-heure, ils firent une pause pour boire et se reposer un peu. Yulia vint s’asseoir à côté de son protecteur et ils discutèrent quelques instants. Ils échangèrent des banalités sans réel intérêt et pourtant dévorèrent chaque mot. C’est Alexa qui sonna le rappel et ils se remirent en route. 
 
Ils n’étaient plus qu’à une lieue lorsqu’ils les aperçurent. Des colonnes de fumées noires, semblables à d’obscurs pythons vaporeux, assombrissaient le ciel. Le village était en feu. Ivan ordonna aux porteuses d’eau de se cacher et, oubliant toute fatigue, couru au secours de son foyer.