Le Convoi

L'eau, la vie
 
Avec l'ancien monde périrent ses élites. Ce fut la grande inversion des destinées. Pour les survivants hébétés, il n'y avait plus de position sociale, de classes, de richesse ou de pauvreté. Il n'y avait plus que la vie et la mort, ou plutôt une zone grise entre les deux, chaque jour plus sombre tandis que les nuages de cendres cachaient le soleil et que la température chutait.
Un puissant instinct poussa certains à commettre des abominations dont ils ne se seraient pas crus capables, tandis que ceux qui s'accrochaient à leurs souvenirs, à ce qu'il restait d'humanité dans leur coeur, erraient parmi les ruines et sur les routes noires, leurs vies indéfiniment bornées par la faim, la maladie et la peur.
 
A l'ère des prophètes, raillés par la foule dans les opulentes cités, succéda celle du désert et des messies. Silas était un homme modeste, un géologue avec un don de sourcier, que l'on appelait pour des forages et qui se trouvait dans la Saxe, en Allemagne, lorsqu'éclata l'holocauste final. Il faut des semaines pour mourir de faim, mais juste trois à quatre jours pour mourir de soif.
Sa capacité surnaturelle à trouver de l'eau potable, jointe à un charisme et à une ruse que rien ne laissait présager, fit plus que favoriser sa survie : non seulement les seigneurs barbares lui épargnèrent le sort de ce qu'on appelait le « cochon à deux pattes », mais grandit en eux une dévotion remontant aux premiers âges de l'humanité.
 
 
 
Au fil des années que l'on ne comptait plus, son prestige personnel dépassa celui des guerriers. Son peuple nomadisait par la force des choses ; en un lieu donné, les vestiges calcinés n'offraient pas de subsistance bien longtemps. Il perçut le besoin d'une nouvelle organisation afin que les étapes se déroulent au mieux. Ce fut sa grande oeuvre. A chaque survivant, il attribua un rôle.
Ceux qui avaient encore la mémoire des choses disparues, ce Monde des Couleurs dont les jeunes menacés de rachitisme ne connaissaient que le squelette cendreux, épaulaient déjà Silas dans ses prises de décisions et partageait avec lui la science des courants souterrains. Il les nomma Convoyeurs, car ils étaient à la tête de la longue file de silhouettes décharnées et de véhicules cahotant. Les guerriers, dépourvus de craintes et libres de toute civilisation, formèrent l'Escorte. Précédant le Convoi, se trouvaient les Pisteurs, toujours sur le qui-vive, chargés de tracer le chemin dans les décombres. Lorsque le Convoi, auquel ne cessaient de s'agglomérer les désespérés et les affamés, devint trop important pour les ressources des pays qu'il traversait, Silas prit la décision douloureuse de diviser son peuple en huits Convois plus réduits.
 
Les actes et les paroles de Silas, dans les dernières années de sa vie, furent consignés dans des carnets par les premiers Convoyeurs. Ils sont cependant difficiles à déchiffrer, et si l'art de la lecture s'est maintenu à un niveau minimal afin d'identifier ce qu'il peut y avoir d'utile ou de dangereux parmi le vaste rébus des cités écroulées, la vie de Silas, ses recommandations, appartiennent désormais à la tradition orale. Les croyances du Peuple sont multiples et changeantes, les superstitions légion, mais les nomades s'accordent tous sur la nature sacrée de l'eau, placée au-dessus des idoles aux regards terribles.
Tous les trois étés, les Convois dont les itinéraires cycliques les ramènent à proximité les uns des autres se réunissent pour un festival appelé prosaïquement le Grand Rassemblement. Il culmine lors du Bain, où chaque membre du Peuple, muni d'une bassine, procède à un grand sacrifice d'eau en se lavant entièrement le corps. C'est l'occasion pour les Convoyeurs d'échanger cartes et renseignements sur les points d'eau, savoir plus précieux que les citernes d'eau elles-mêmes.
 
Si le Peuple parle des Convois au pluriel, pour les autres factions qui se disputent la terre calcinée, il s'agit d'une seule entité, le Convoi. Victime parfois de raids audacieux, souvent accueilli avec des soupirs de soulagement ; car même si les trocs que pratique le Convoi n'ont rien d'anodin, l'eau reste la vie.