Le Matriarcat

Souffrance et chair. Chair et souffrance. Extase !
 
Lorsque l'Esprit visitait Sybille, il est rapporté que ses yeux se révulsaient, que ses joues s'empourpraient et que son corps avait des mouvements de pantin désarticulé, comme si au bout des ficelles se trouvait la main d'un marionnettiste atteint de Parkinson, ce même démiurge sénile qui avait creusé dans la cendre et les ossements les catacombes de l'âme que parcouraient dorénavant les disciples de la prophétesse.
 
Le passé de Sybille, peu importe. Qui était-elle au juste, dans ces dernières années avant que le Dévoreur de Toutes Choses n'assouvisse son appétit ? Elle a laissé des reliques, des photos, des lettres. Des enregistrements sur bande magnétique, où sa voix s'élève, un peu chevrotante, décrivant les déserts à venir, les monstres affamés de chair humaine, les ruines noircies et les carcasses de métal sous un ciel de mercure. Cassandre de Troyens en combinaison NBC. Les preuves tangibles de son existence reposent dans des cryptes sous le premier couvent qu'occupèrent ses fidèles, derrière des portes blindées.
 
Elle avait déjà vécu la Fin. Elle connaissait les trajectoires des berserkers cybernétiques, les mégalopoles où festoieraient dans les flammes salamandres et dragons immenses comme les anciens Titans, et quelles directions prendraient les vents chargés de particules radioactives et d'agents pathogènes. Elle avait reçu la vision d'un havre au bout d'une vallée, au coeur des montagnes séparant l'Italie de la Suisse.
 
Dans la vallée verdoyante, il y avait un couvent. Les nonnes perçurent la nature divine des visitations de Sybille, et se joignirent à sa cohorte, comprenant quelques hommes et garçons, mais essentiellement féminine. Les crises de Sybille se poursuivirent, décrivant une cité divine sur Terre, bâtie non pas en posant des briques ou en coulant du béton, mais en expiant dans l'esprit comme dans la chair les insultes à la divinité suprême qui avaient conduit aux ténèbres permanentes. Par ses débordements, son arrogance intrinsèque, le principe mâle du genre humain avait propagé l'impiété, déséquilibré le cosmos et appelé la destruction.
 
 
Sybille, affaiblie par les privations, mourut brutalement lors d'une épidémie. A la lueur des bûchers où l'on jetait les cadavres pêle-mêle, certaines vieilles compagnes de la prophétesse, déjà austères et parcheminées, décidèrent de retranscrire les enregistrements, tant que dureraient les batteries. Elles écrivirent d'abord sur du papier, des pages arrachées de carnets ou le dos d'affiches, mais ce support ce faisant rare et ne présentant pas des garanties satisfaisantes de conservation, elles en vinrent à tatouer la peau tannée des défuntes, honorées dans leur mort en devenant le réceptacle des prophéties. Ainsi, d'une manière à la fois ésotérique et barbare, naquit le Livre des Révélations, source de la gnose quartériste.

En signe de deuil, tant de Sybille que de l'ancien monde, de nombreux disciples adoptèrent le noir. Le cuir est de même privilégié, de préférence au contact du corps, car c'est sur de la peau que le message de la prophétesse est désormais préservé pour les siècles à venir. Les hommes ajoutent souvent des chaînes, des cagoules et des laisses, ainsi que d'autres instruments de contention moins courants, comme des camisoles de force. Les hommes quartéristes ne sont pas à proprement parler des esclaves, ils s'appellent eux-mêmes les Soumis, et lorsqu'ils s'adressent aux soeurs, ils leur donnent le titre de « maîtresse » indifféremment de leur rang. Ils considèrent que leur principe mâle doit être guidé avec la plus grande rigueur par le principe femelle, et purgé, notamment via la soumission et la mortification de la chair, que beaucoup exposent d'ailleurs autant que possible aux coups comme aux agressions de l'extérieur pollué. Les soeurs quant à elle acceptent le fardeau de la soumission des mâles comme leur devoir auprès de la Déesse, afin de réformer le monde matériel né de son union avec le Démiurge, artisan infatigable, laid et bossu. Hommes et femmes espèrent par ailleurs revivre les mêmes extases que Sybille en communiant avec l'Esprit, manifestation de la Déesse qui jette sur le monde un oeil aux multiples larmes.
 
Contrairement aux Soumis, face aux exigences de la survie, les Soeurs se sont regroupées en plusieurs ordres spécialisés, chacun portant le nom d'une couleur. L'Ordre Noir est le plus vénérable. Les Scribes de la Chair, qui commentent les prophéties et enseignent la doctrine, constituent le plus gros de ses effectifs. Il compte aussi les redoutables Inquisitrices.

 
  • L'Ordre Vert a quant à lui des visées plus pragmatiques. Il lui incombe le fonctionnement des serres hydroponiques, ainsi que la production par biomasse du gaz qui éclaire les vastes et tortueuses catacombes, et la récupération des débris de l'ancien monde, qui n'ont plus guère de sens que pour les Soeurs affectées à cette tâche, le quartérisme considérant comme « mâle » l'industrie et ses produits.
 
  • L'Ordre Blanc gère impitoyablement les esclaves, qui ne sont pas à confondre avec les Soumis, qui se qualifient parfois d'Esclaves, mais dont la servitude volontaire est limitée aux Rites de la Domination. Les esclaves sont divisés en plusieurs catégories fonctionnelles, dont les deux principales sont les ouvriers et les reproducteurs. Les seconds ont un rôle important, car les relations sexuelles sont strictement prohibées entre Soeurs et Soumis, même si par ailleurs une sexualité que l'on aurait qualifiée de perverse avant la fin du monde imprègne tous leurs rapports.

    Comme les Soeurs ne maîtrisent pas l'insémination artificielle, les esclaves reproducteurs sont sélectionnés en fonction de leurs qualités physiques apparentes, puis lobotomisés, parqués dans des cellules et enfin drogués lorsque vient le moment d'imprégner une Soeur. Un esclave reproducteur qui perd sa vigueur en vieillissant est abattu, dépecé, et donné à manger aux autres esclaves. Il est parfois permis à un esclave possédant ses facultés de s'élever en tant que Soumis, s'il montre des signes d'adhésion sincère au dogme. Le quartérisme ne refuse pas les conversions.
     
 
 
 
 
  • L'Ordre Rouge et l'Ordre Noir sont rivaux, car ils sont de prestige égal et nul ne sait lequel des deux est le plus ancien. L'Ordre Rouge a pour domaine le désert contaminé entre les colonies. Même si les premiers disciples se cachèrent dans des vallées et des grottes difficiles d'accès, il leur fallut malgré tout songer à leur protection notamment lors de la recherche des anciens stocks de nourriture, ou si quelque catastrophe exigeait une migration. Les Soeurs de l'Ordre Rouge sont les officiers et les soldats d'élite de l'armée du Matriarcat, qu'elles contribuèrent autant à pérenniser que les gardiennes de la gnose. Leurs missions, qui se limitaient à l'origine à la défense contre les pillards cannibales, se sont diversifiées depuis. Elles nettoient les ruines où une communauté doit s'installer, elles défendent le territoire en expansion du Matriarcat, contre les bandes et les animaux mutants les plus dangereux, mais surtout elles capturent les esclaves mâles et exigent souvent des colonies un tribut en nourriture ou en fillettes qui subiront l'endoctrinement quartériste. Toutefois, de plus en plus fréquemment, les Paladines de l'Ordre Rouge et les Soumis sous leurs ordres accomplissent des quêtes aussi périlleuses que lointaines, entourées du plus grand secret.
     
Les différents ordres sont coordonnés par un conseil des Matriarches, qui regroupe les Soeurs les plus expérimentées et les plus habiles aux jeux politiques qui tiraillent le quartérisme sous son apparence de rigidité marmoréenne. Qu'elles soient motivées par l'ambition ou un fanatisme déviationniste, les hérésies constituent pour le Matriarcat un péril aussi grave que les déserts toxiques.
 
Une question revient souvent dans les bouches crevassées des survivants du Sud-Est de l'Europe : mais que recherche le Matriarcat à des centaines de kilomètres de son domaine ? Le spectre d'une grande croisade quartériste commence à prendre de la substance. Les plus au fait du fonctionnement de la théocratie, renégates ou esclaves en fuite, parlent d'un exutoire aux tensions internes, d'une manière pour les Matriarches d'écarter avec profit les éléments perturbateurs, les têtes brûlées et les ambitieuses. Il faut également prendre en compte la concurrence entre l'Ordre Noir et l'Ordre Rouge. Ils s'observent, s'espionnent, mesurent leurs influences respectives ; si l'un prend une initiative susceptible de renforcer sa position, il y a fort à parier qu'il sera suivi ou contré par l'autre. On ne sait pas au juste pourquoi les expéditions de l'Ordre Noir se sont faites plus nombreuses spécifiquement dans les Balkans et le territoire de l'ancienne Roumanie, les rumeurs les plus folles courent de campement en campement ; par contre nul n'est surpris de les voir talonnées de près par des bandes de l'Ordre Rouge.