Les Askaris

 

Les conflits de la seconde moitié du xxe siècle ont permis à la science de franchir d’importantes étapes. Parmi elles, l’astronomie a redéfini la place de l’Homme dans l’univers. La médecine a repoussé les frontières de la mort. L’atome a dévoilé les secrets du feu divin. Avec la démocratisation de la science, les anciennes lois nées des religions ont fait place à un nouvel ordre mondial. Chacun se prosterne désormais devant le progrès. La course au pouvoir, alimentée avant tout par l’armement, adopte de multiples visages.

La génétique, explorée dans les premières décennies du xxie siècle, effraye les nations et leurs dirigeants. Le corps humain, œuvre divine et universelle, est alors considéré comme l’ultime sanctuaire. En secret, cependant, des scientifiques marginaux repoussent les frontières de l’interdit avec les moyens à leur disposition. Or la recherche génétique réclame des moyens considérables.

La majorité des pays du Moyen-Orient sont arrivés trop tard sur la scène internationale pour se doter de l’arme atomique. Les pays qui la possèdent déjà sont paralysés par leur propre puissance et sanctionnent sans pitié quiconque cherche à entrer dans leur cercle. Acheter des armes dernier cri et les entretenir est également délicat, surtout avec le poids des enjeux financiers et idéologiques qui pèsent sur le Moyen-Orient. Cette région du monde a toujours été l’objet d’une vigilance particulière.

La génétique n’est pas surveillée aussi étroitement que les armes nucléaires et sa mise en œuvre est infiniment plus discrète. Le prix à payer n’est pas un problème dans ces pays où l’argent coule à flots.

En 2078, alors que le monde sombre dans la paranoïa et que les premières guerres éclatent, quelques pays du Moyen-Orient créent en secret la ligue du Cimeterre pour développer la génétique dans une direction qui leur permettrait de prendre le pouvoir sur la vie elle-même. Peu importe les leçons de l’Histoire en matière de génétique et d’eugénisme, si ce n’est pour apprendre des erreurs des autres.

Pendant trente ans, le Cimeterre paye sans compter. Il offre des montagnes d’or aux ingénieurs et aux scientifiques capables de transmettre leur précieux savoir aux étudiants dévoués à sa cause. En 2112, quand est créée l’I.S.C., le Cimeterre n’a déjà plus besoin de s’approprier la technologie du consortium scientifique international. Avec les connaissances acquises auprès des experts attirés dans l’ombre par l’appât du gain, le Cimeterre possède déjà le savoir nécessaire. Il a même un atout supplémentaire sur l’I.S.C. : il n’est pas restreint par les limites éthiques et les jeux politiques imposés par les pays de l’O.N.U.

 

Dans un premier temps, la recherche est consacrée à une exploration complète de la biologie, sans éthique ni conscience. Les expériences menées sur les plantes et les animaux font bientôt place aux premiers essais humains : le Cimeterre altère le patrimoine génétique sur des embryons avec des résultats inégaux mais prometteurs. Ses chercheurs favorisent le développement de certains traits au détriment d’autres, allongent l’espérance de vie, créent et éradiquent des maladies.

En 2131, le Cimeterre entreprend alors de mettre au point le soldat génétiquement parfait sous un nom de code : Aurore. C’est une tâche monumentale, même pour sa science d’avant-garde, mais les nouveaux seigneurs du Cimeterre disposaient d’un patrimoine génétique amélioré leur octroyant une espérance de vie de plusieurs siècles. Leur règne immortel est inéluctable.

Le monde, cependant, n’a aucune patience. L’escalade inattendue des conflits bouleverse l’agenda du Cimeterre. Même incomplet, le programme Aurore doit entrer en action pour préserver les intérêts immédiats de la conspiration. Les agents du Cimeterre mettent ainsi au point les A.V.A., les Agents Viraux d’Amélioration, et capturent des individus issus de différentes nations africaines. Les altérations génétiques brutales ont des résultats épouvantables sur les premiers cobayes du projet Aurore. Les rares survivants deviennent des guerriers monstrueux, bien loin de la perfection humaine voulue par le Cimeterre, mais efficaces. Le déploiement des premières unités mutantes du programme Aurore sème la panique un peu partout dans le monde mais ne suffit pas à endiguer la crise : ces créatures n’étaient pas assez nombreuses pour gagner une guerre à elles seules.

Au cours de cette période, le Cimeterre entame également la construction d’abris destinés à ses dignitaires pour le cas où le monde devait sombrer dans le chaos. Les laboratoires souterrains du Cimeterre, entamés dix ans après ceux de l’I.S.C., n’ont ni la taille ni l’efficacité de leurs rivaux. D’une part, ils sont plus petits, moins nombreux et moins propices à la sauvegarde d’une culture. D’autre part, les dirigeants du Cimeterre, souvent issus de lignées royales, comptent sur leur intimité et ne souhaitent pas relier leurs abris les uns aux autres par un système comparable à N.O.E. et qui pourrait être piraté par une puissance tierce. Ces abris possèdent néanmoins tout le matériel nécessaire à la survie d’un groupe compris entre cinquante et deux cents individus dans des conditions très confortables et des laboratoires où mener de nouvelles expériences.

 

 

Quand l’apocalypse s’abat sur le monde en 2137, les apprentis-sorciers du Cimeterre s’enferment immédiatement dans leurs laboratoires souterrains. Le sort de la population de leurs pays et des guerriers transgéniques qu’ils ont lâchés dans la nature les indiffèrent totalement. Toute trace de leur existence disparaît dans les flammes de la fin du monde… à l’exception de leurs premiers cobayes restés à la surface. Ces rejetons d’une science interdite forment petit à petit le clan Bamaka.

Coupé du monde et de tout précepte moral, le Cimeterre continue pendant plus d’un siècle ses expérience en vase clos. Les scientifiques du Cimeterre se sont tous enfermés avec le même savoir technique mais leurs recherches, menées en autarcie, évoluent de manière différente selon les abris.

Devenus les sujets de leurs propres expérience, ses membres forment, au fil des générations, une nouvelle espèce. Le programme Aurore s’achève avec succès en 2229. Les Askaris, comme ils se désignent eux-mêmes, n’ont bientôt plus grand-chose d’humain, dans leur corps et dans leur esprit. Ils développent une nouvelle religion faite d’eugénisme et de mysticisme oriental, de nouveaux modes de communication et une culture étrangère à toute forme d’humanité.

Nous sommes en 2260. La guerre des Carpates a créé un trouble suffisant pour attirer l’attention des anciens conjurés du Cimeterre. Ces derniers sortent de leurs cocons souterrains et s’intéressent aux possibilités qu’offre Eden. Les nouveaux seigneurs du Cimeterre méprisent les survivants restés à la surface mais ont développé une mentalité proche des insectes prédateurs. Leurs premières expéditions visent à retrouver les autres abris de leurs frères. Ils découvrent bientôt que quelques-uns ont été détruits au cours des décennies. D’autres ont évolué d’une manière différente de la leur : des rivalités fratricides naissent entre les Askaris, même s’ils restent soudés dans leur désir commun de conquête du monde.

Les créatures mutantes qui émergent aujourd’hui des laboratoires du Cimeterre n’ont plus grand-chose à voir avec les scientifiques dévoyés qui tournèrent autrefois le dos à l’humanité. Les Askaris ne sont pas la prochaine étape de l’évolution humaine mais sa fin : de leur point de vue, l’Homme a failli et une nouvelle espèce dominante doit prendre sa place.